Qui sont les Gilets jaunes et leurs soutiens ?

Note
Observatoire du bien-ĂȘtre

Ce travail propose pour la premiĂšre fois d’étudier les clivages cachĂ©s du soutien aux Gilets jaunes Ă  partir des donnĂ©es de l’enquĂȘte du BaromĂštre de la confiance du CEVIPOF. Nous montrons que le soutien au mouvement entĂ©rine l’effacement de l’axe droite-gauche traditionnel. Les Gilets jaunes rĂ©unissent des personnes dont les taux de satisfaction dans la vie sont trĂšs faibles, indĂ©pendamment de leur accord sur les moyens d’y rĂ©pondre. Ce sont majoritairement d’anciens Ă©lecteurs de Marine Le Pen, de Jean-Luc MĂ©lenchon ou des abstentionnistes (dans cet ordre). Ils partagent une critique plus radicale de l’État et du gouvernement que l’un et l’autre de ces Ă©lectorats, tout en ayant des positions plus mĂ©dianes sur des questions morales comme la tolĂ©rance Ă  l’égard des minoritĂ©s. L’analyse de la gĂ©ographie des ronds-points confirme le caractĂšre original de ce mouvement. Le Nord-Est et le Sud-Ouest sont les points forts de la mobilisation, soit les deux rĂ©gions oĂč Marine Le Pen et Jean-Luc MĂ©lenchon ont fait leurs meilleurs scores en 2017.

Auteurs :

Yann Algan, doyen de l’École d’Affaires Publiques (EAP) et Professeur d’économie Ă  Sciences Po

Elizabeth Beasley, chercheuse Ă  l’Observatoire du Bien-ĂȘtre du Cepremap

Daniel Cohen, professeur d’économie Ă  l’École normale supĂ©rieure et directeur du Cepremap

Martial Foucault, professeur de sciences politiques Ă  Sciences Po et directeur du Cevipof

Madeleine PĂ©ron, assistante de recherche Ă  l’Observatoire du Bien-ĂȘtre du Cepremap

Introduction

Les Gilets jaunes sont soudainement apparus dans l’espace politique français au cours de l’automne 2018, en rĂ©action Ă  une hausse des taxes sur les carburants. Une pĂ©tition de Priscillia Ludosky pour la dĂ©noncer a recueilli plus d’un million de signataires, tandis qu’une vidĂ©o de Jacline Mouraud a comptabilisĂ© plus de six millions de vues en novembre. Le mouvement s’est mobilisĂ© autour des ronds-points, symboles de la mobilitĂ© automobile et de la transformation des infrastructures routiĂšres (on compte prĂšs de 65 000 carrefours giratoires en France1, soit deux fois plus que le nombre de communes). Tous les samedis, des appels Ă  se rassembler dans les grandes villes françaises ont Ă©tĂ© lancĂ©s, suivis par prĂšs de 300 000 personnes selon le MinistĂšre de l’intĂ©rieur, puis de 100 000 en moyenne en dĂ©cembre. Selon une enquĂȘte2 menĂ©e sur les ronds-points par un collectif de chercheurs, il s’agit souvent de primo-militants, qui n’ont jamais militĂ© ni dans un parti politique, ni dans un mouvement syndical. Une enquĂȘte3 de l’institut IPSOS publiĂ©e en dĂ©cembre a testĂ© une candidature Gilets jaunes aux prochaines Ă©lections europĂ©ennes. La liste pourrait obtenir 12% des suffrages. Dans cette note, nous nous appuyons sur une enquĂȘte menĂ©e par le Centre de recherches politiques de Sciences Po (CEVIPOF), qui permet d’analyser les soutiens au mouvement. Elle porte sur 2116 personnes et prolonge une enquĂȘte plus vaste, l’EnquĂȘte Ă©lectorale française 2017 (EnEF2017), portant sur plus de 15000 personnes, qui avait Ă©tĂ© menĂ©e lors de la prĂ©cĂ©dente Ă©lection prĂ©sidentielle (voir Algan et al. (2018) pour une interprĂ©tation de celle-ci). Cette nouvelle enquĂȘte nous permet de cerner non seulement la sociologie et les prĂ©fĂ©rences partisanes des soutiens au mouvement, mais Ă©galement leurs ressentis subjectifs et le socle intellectuel de leurs idĂ©ologies.

Selon les rĂ©sultats du BaromĂštre de confiance du CEVIPOF, 30% des intervenants dĂ©clarent soutenir tout Ă  fait les Gilets Jaunes, 30% les soutiennent plutĂŽt tandis que 30% ne les soutiennent plutĂŽt pas ou pas du tout. Nous pouvons tout d’abord suivre les choix politiques des soutiens aux Gilets jaunes (il faut bien sĂ»r distinguer les Gilets jaunes eux-mĂȘmes de ceux qui les soutiennent, et nous revenons sur cette distinction plus bas). Les deux graphiques suivants montrent l’appartenance politique des groupes qui soutiennent « tout Ă  fait Â» (soutien fort) ou « plutĂŽt Â» (soutien faible) les Gilets jaunes.

Figure 1: RĂ©partition des enquĂȘtĂ©s ayant rĂ©pondu « Je soutiens tout Ă  fait Â» selon leur vote au 1er tour de l’élection prĂ©sidentielle 2017.
Figure 2: RĂ©partition des enquĂȘtĂ©s ayant rĂ©pondu « Je soutiens plutĂŽt» selon leur vote au 1er tour de l’élection prĂ©sidentielle 2017.

On voit un trĂšs fort contraste entre ces deux populations. Ceux qui soutiennent « tout Ă  fait Â» les Gilets jaunes sont issus de l’opposition Ă  Emmanuel Macron. Seuls 5% de ceux qui les soutiennent « tout-Ă -fait Â» ont votĂ© pour le locataire de l’ÉlysĂ©e. Dans la catĂ©gorie des soutiens plus modĂ©rĂ©s (« plutĂŽt Â»), le spectre partisan est au contraire beaucoup plus large, oĂč les Ă©lecteurs d’Emmanuel Macron tiennent leur place. Dans la suite de cette note, nous porterons une attention particuliĂšre sur le premier groupe, les soutiens que nous pourrions qualifier d’indĂ©fectible. Ils sont surtout issus des Ă©lectorats de Jean-Luc MĂ©lenchon et Marine Le Pen, l’avantage revenant Ă  cette derniĂšre.

La carte rĂ©gionale va nous permettre de prĂ©ciser cette implantation. Pour percer l’empreinte rĂ©gionale des Gilets jaunes, nous avons extrait de l’enquĂȘte CEVIPOF la localisation des soutiens au mouvement (en cinq grandes rĂ©gions). De maniĂšre trĂšs nette, le Sud-Ouest et le Nord-Est sont les deux grandes terres de mission du mouvement.

Le Sud-Ouest est davantage MĂ©lenchoniste que le reste de la France, et le Nord-Est plus Le PĂ©niste. Est-ce que le soutien apportĂ© aux Gilets Jaunes porte la trace de cette distinction ? Pour rĂ©pondre Ă  cette question, nous avons ventilĂ©, dans chacune des grandes rĂ©gions, le soutien aux Gilets jaunes aux prĂ©fĂ©rences partisanes exprimĂ©es au premier tour de l’élection prĂ©sidentielle.

Figure 3 : Écart Ă  la moyenne nationale du taux de soutien aux Gilets jaunes selon la rĂ©gion

On voit que l’électorat de Marine Le Pen est devant l’électorat de Jean-Luc MĂ©lenchon dans quatre des cinq grandes rĂ©gions. Le Sud-Ouest fait exception : les deux Ă©lectorats font jeu Ă©gal tandis que le Nord-Est est la rĂ©gion oĂč les soutiens sont surtout Le PĂ©nistes.


Jean-Luc MĂ©lenchon Marine Le Pen
Nord-Ouest 21,35 % 28,26 %
Nord-Est 17,87 % 33,24%
Sud-Ouest 27,73 % 27,03 %
Sud-Est 22,64 % 27,74 %
Île-de-France 21,67 % 27,75 %

Tableau 1: Part des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen parmi les soutiens aux Gilets jaunes selon la région.

Tournons-nous Ă  prĂ©sent vers la sociologie des soutiens aux Gilets jaunes. On note que 47% des ouvriers et prĂšs de 35% des employĂ©s soutiennent « tout Ă  fait Â» les Gilets jaunes, contre 27% des retraitĂ©s. PrĂšs de 70% de ceux qui les soutiennent fortement vivent dans un mĂ©nage dont le revenu disponible net est infĂ©rieur Ă  2 480 euros – soit le revenu mĂ©dian en France. Et 17 % vivent dans un mĂ©nage avec moins de 1 136 euros.

Figure 4: Taux de réponse à chaque modalité de soutien selon la catégorie socio-professionnelle

En outre, 24% des soutiens dĂ©clarent s’en sortir « trĂšs difficilement Â» avec le revenu de leur mĂ©nage, soit deux fois plus que la moyenne.

Ce rĂ©sultat apporte une premiĂšre rĂ©ponse Ă  l’origine sociale des soutiens et met en Ă©vidence une plus forte empathie du mouvement auprĂšs de catĂ©gories plus vulnĂ©rables aux transformations du monde Ă©conomique.

Il ne suffit pas toutefois d’ĂȘtre retraitĂ© ou ouvrier pour fixer ses choix politiques. Comme le soulignait HervĂ© Le Bras, pourquoi en ce cas, les ouvriers du Grand-Est voteraient-ils beaucoup plus pour Marine Le Pen que les ouvriers du Sud-Ouest ? Pourquoi un quart des ouvriers et un bon tiers des employĂ©s ne soutiennent-ils pas le mouvement des Gilets jaunes? Et Ă  l’inverse, comment expliquer qu’une partie significative des professions intermĂ©diaires (27%) et des cadres (19%) apportent un soutien aux Gilets jaunes si ce mouvement Ă©tait la seule expression d’une dĂ©testation des Ă©lites? Pour apporter un nouvel Ă©clairage Ă  la sociologie des soutiens aux Gilets jaunes et de leur positionnement dans l’espace politique français, nous nous appuierons Ă  prĂ©sent sur l’étude menĂ©e par Algan et al. (2018), qui mobilise des donnĂ©es issues de l’EnquĂȘte Ă©lectorale française du CEVIPOF sur le bien-ĂȘtre subjectif et la confiance Ă  l’égard d’autrui, deux aspects subjectifs qui permettent une apprĂ©hension renouvelĂ©e du politique, au-delĂ  des catĂ©gories traditionnelles.

Retour sur la quadripartition de l’électorat en 2017

L’élection prĂ©sidentielle de 2017 a Ă©tĂ© un vĂ©ritable tsunami dans la vie politique française : aucun des deux partis politiques traditionnels, Parti Socialiste ou Les RĂ©publicains, n’a Ă©tĂ© qualifiĂ© pour le deuxiĂšme tour de l’élection. Un dĂ©coupage en quatre blocs de taille presque identique s’est exprimĂ©, Emmanuel Macron rĂ©alisant le meilleur score avec 24% des suffrages exprimĂ©s contre Marine Le Pen Ă  21,3%, François Fillon Ă  20,1% et Jean-Luc MĂ©lenchon Ă  19.6%.

Bien qu’inĂ©dite sous la Ve RĂ©publique, cette quadripartition de l’électorat est assez typĂ©e. En utilisant les donnĂ©es socio-Ă©conomiques que sont l’éducation et le revenu, la reprĂ©sentation graphique de ce vote est prĂ©sentĂ©e dans la figure 5. Il en ressort deux enseignements majeurs. PremiĂšrement, les candidats Le Pen et Macron s’opposent sociologiquement de maniĂšre presque symĂ©trique. Les uns ont un faible niveau d’éducation et de revenus quand les autres disposent de revenus importants et d’un niveau d’éducation Ă©levĂ©.

Figure 5 : Le vote pour les diffĂ©rents candidats en fonction de l’éducation et du revenu

Plus inattendue peut-ĂȘtre est la ligne horizontale qui oppose les Ă©lecteurs de Jean-Luc MĂ©lenchon et François Fillon. Le niveau d’éducation de leur Ă©lectorat respectif est presque identique, tandis que les niveaux de revenus les opposent clairement. Cet axe droite-gauche dessine une « ligne de frustration Â». Pour un niveau d’éducation identique, les Ă©lecteurs de la France Insoumise ont des revenus infĂ©rieurs relativement Ă  ceux de l’électorat de François Fillon. Cela explique en partie que, dans les explications de vote, les premiers sont favorables Ă  une politique de redistribution tandis que les autres y sont hostiles. À l’inverse, tant les Ă©lecteurs de Marine Le Pen que ceux d’Emmanuel Macron ne sont pas trĂšs intĂ©ressĂ©s par les questions de redistribution. Pourquoi ceux qui votent pour Marine Le Pen, plus pauvres, ne sont-ils pas, en moyenne, intĂ©ressĂ©s par les mesures classiques de la gauche, celles de la redistribution fiscale ? Pourquoi, en d’autres termes, cet Ă©lectorat ne vote-t-il pas Ă  gauche
? Certains politistes ont avancĂ© qu’à cĂŽtĂ© de l’axe ouverture-fermeture Ă©conomique, un axe culturel pouvait dominer, avec des Ă©lecteurs progressistes opposĂ©s Ă  des Ă©lecteurs plus conservateurs sur des enjeux de sociĂ©tĂ© (religion, Europe) ou enjeux moraux (procrĂ©ation mĂ©dicalement assistĂ©e, peine de mort). C’est la thĂ©orie des deux axes (Tiberj, 2012) qui tente de faire la synthĂšse entre la old et new politics (Sniderman, 1996), et selon laquelle l’installation du clivage culturel n’est pas due Ă  un changement de systĂšme de valeurs mais Ă  la politisation par les partis politiques des valeurs culturelles.

Pour en savoir plus, l’enquĂȘte CEVIPOF a interrogĂ© les Ă©lecteurs sur d’autres dimensions, plus subjectives, de leur vie sociale et personnelle, qui permettent de cerner comment leurs destins personnels forgent leurs prĂ©fĂ©rences partisanes. L’enquĂȘte comprend, outre les variables socioĂ©conomiques, la localisation gĂ©ographique, l’histoire de vie et un large Ă©ventail d’informations subjectives telles que la satisfaction dans la vie, la confiance interpersonnelle, la confiance envers les institutions et diverses dimensions liĂ©es aux idĂ©ologies. Nous retiendrons de cette Ă©tude deux variables essentielles (Algan et al. (2018) analysent en dĂ©tail les autres variables). La premiĂšre est un indice de satisfaction dans la vie. La question posĂ©e est la suivante : « Dans quelle mesure ĂȘtes-vous satisfait(e) de la vie que vous menez ? Â» sur une Ă©chelle de 0 Ă  10. De trĂšs nombreuses Ă©tudes ont montrĂ© l’intĂ©rĂȘt de ce questionnement pour comprendre la rĂ©alitĂ© de la vie des personnes interrogĂ©es. Nous privilĂ©gions une autre question, plus proche de la rĂ©alitĂ© sociale des personnes interrogĂ©es, concernant leur rapport Ă  autrui. Les questions relatives Ă  la confiance interpersonnelle prennent la forme d’une combinaison linĂ©aire de questions portant sur la confiance, notamment : « De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, diriez-vous que la plupart des gens peuvent ĂȘtre dignes de confiance, ou pensez-vous qu’on n’est jamais ĂȘtre trop prudent lorsque l’on a affaire aux autres ? Â». Cette seconde question Ă©claire selon une approche trĂšs diffĂ©rente de la prĂ©cĂ©dente la maniĂšre dont se dĂ©terminent les prĂ©fĂ©rences partisanes des personnes interrogĂ©es.

Le graphique suivant reprend ces deux questions, et confirme la polarisation de l’électorat, mais sous un autre jour.

Figure 6 : Le vote pour les diffĂ©rents candidats en fonction de la satisfaction dans la vie et de la confiance interpersonnelle

On voit sur ce graphique que la diagonale Macron- Le Pen est toujours Ă  l’Ɠuvre, opposant des Ă©lecteurs macroniens satisfaits de leur vie et confiants en autrui Ă  des Ă©lecteurs frontistes qui ne sont ni l’un, ni l’autre. Concernant l’électorat de Jean-Luc MĂ©lenchon, on note plusieurs modifications importantes par rapport au prĂ©cĂ©dent graphique. En matiĂšre de bien-ĂȘtre, tout d’abord, le niveau atteint par cet Ă©lectorat, quoiqu’infĂ©rieur Ă  la moyenne nationale, est meilleur que ce que suggĂšrerait leur niveau de revenu (proche de celui de l’électorat de Marine Le Pen). Une explication possible tient Ă  leur niveau de confiance interpersonnelle. Comme on le voit sur le graphique, les Ă©lecteurs de Jean-Luc MĂ©lenchon manifestent d’un taux de confiance Ă©levĂ©, supĂ©rieur mĂȘme Ă  celui d’Emmanuel Macron. C’est sans doute le signe que leur environnement social et professionnel, situĂ© dans la fonction publique en partie, est plus intĂ©grateur que celui des Ă©lecteurs de Marine Le Pen. À l’inverse, les Ă©lecteurs de François Fillon manifestent un degrĂ© de confiance moyen, malgrĂ© un revenu Ă©levĂ© et un niveau de satisfaction Ă©levĂ©4.

Ce nouveau graphique aide Ă  comprendre les prĂ©fĂ©rences des diffĂ©rents Ă©lectorats en matiĂšre de redistribution. Les Ă©lecteurs de Marine Le Pen sont en moyenne aussi pauvres que les Ă©lecteurs de Jean-Luc MĂ©lenchon; cependant, d’aprĂšs leurs rĂ©ponses Ă  l’enquĂȘte du CEVIPOF, ils ne cherchent pas la redistribution au mĂȘme titre que les Ă©lecteurs de la France Insoumise. Ils ne croient pas en la redistribution car ils n’ont pas confiance dans les autres, qu’il s’agisse de voisins ou de membres de leur famille, et moins encore dans les personnes qu’ils ne connaissent pas. De leur point de vue, alors mĂȘme que la redistribution leur serait bĂ©nĂ©fique, ils sont convaincus qu’elle profitera Ă  d’autres (les « assistĂ©s Â»â€Š). SymĂ©triquement, les Ă©lecteurs d’Emmanuel Macron sont en moyenne aussi riches que les Ă©lecteurs de François Fillon, mais ils ne semblent pas ĂȘtre aussi hostiles Ă  la redistribution, leur confiance en autrui les rend attentifs Ă  la souffrance des autres (une forme de bienveillance) mais, Ă©tant riches, leur intĂ©rĂȘt pour la redistribution est pour ainsi dire bridĂ©, ce qui les rend au total plutĂŽt indiffĂ©rents au sujet


Quelles sont alors les caractĂ©ristiques individuelles qui expliquent la mĂ©fiance/confiance en autrui ? Les rĂ©sultats prĂ©sentĂ©s par Algan et al. (2018) montrent que la confiance dĂ©pend moins de la situation courante (revenu, situation en emploi
) d’un individu que de son dĂ©classement relativement Ă  ses parents. Les traditions familiales telles qu’elles ont Ă©tĂ© analysĂ©es par HervĂ© Le Bras et Emmanuel Todd (2013) jouent Ă©galement un rĂŽle structurant sur la rĂ©partition gĂ©ographique de la confiance. Les rĂ©gions oĂč les familles sont historiquement nuclĂ©aires manifestent un faible degrĂ© de confiance dans les autres ; c’est le contraire pour les familles complexes. Ce parallĂ©lisme suggĂšre qu’un faible degrĂ© de confiance interpersonnelle est sans doute corrĂ©lĂ© Ă  une solitude sociale plus forte, qu’elle soit professionnelle ou territoriale.

Les soutiens aux Gilets jaunes

Au-delĂ  des catĂ©gories sociologiques, oĂč se situent les Gilets jaunes dans cet espace Ă  deux dimensions ? La derniĂšre vague de l’enquĂȘte CEVIPOF permet de renouveler les analyses prĂ©cĂ©demment dĂ©crites, et ainsi de dĂ©terminer au sein de ces espaces multidimensionnels la position, si ce n’est des Gilets jaunes eux-mĂȘmes, du moins de leurs soutiens.

Figure 7 : Les rĂ©ponses Ă  la question « Soutenez-vous le mouvement des Gilets Jaunes ? Â» en fonction du niveau d’éducation et du revenu

De maniĂšre tout Ă  fait nette, on voit que le soutien et l’opposition aux Gilets jaunes se situent le long de la diagonale Macron-Le Pen (figure 7). En moyenne, l’horizontale caractĂ©risant l’opposition droite-gauche a quasiment disparu. Cette diagonalisation des passions politiques se retrouve dans le deuxiĂšme graphique (figure 85), qui met en scĂšne Ă  la fois le bien-ĂȘtre et la confiance interpersonnelle.


Figure 8 : Les rĂ©ponses Ă  la question « Soutenez-vous le mouvement des Gilets Jaunes ?» en fonction du sentiment d’avoir rĂ©ussi sa vie1 et de la confiance interpersonnelle

Le mouvement des Gilets jaunes semble entĂ©riner la disparition du clivage gauche-droite traditionnel au profit d’une diagonale ressemblant davantage Ă  celle qui a Ă©mergĂ© lors du deuxiĂšme tour de l’élection prĂ©sidentielle. Les soutiens des Gilets jaunes manifestent nĂ©anmoins un fort intĂ©rĂȘt pour la politique : 20% de ceux qui soutiennent les Gilets jaunes dĂ©clarent s’intĂ©resser « beaucoup Â» Ă  la politique, pour une moyenne de 16% (14,4% de ceux qui ne soutiennent pas fortement le mouvement s’intĂ©ressent « beaucoup Â»).

Les Gilets jaunes, comme on l’a vu en Figure 1 et au Tableau 1, sont un agrĂ©gat de la protestation qui s’est manifestĂ©e dans le vote pour Le Pen et MĂ©lenchon. On y dĂ©couvre toutefois une mĂ©fiance plus marquĂ©e Ă  l’égard des institutions que la moyenne de chacun de ces deux Ă©lectorats. Dans notre enquĂȘte, 79% des soutiens dĂ©clarent n’avoir « pas du tout confiance Â» dans le gouvernement (pour une moyenne de 46%). C’est le cas le plus extrĂȘme. Sur des institutions moins directement liĂ©es Ă  la figure prĂ©sidentielle, l’écart reste important : 61% d’entre eux n’ont pas confiance en l’Union europĂ©enne contre 35% en moyenne; 33% d’entre eux expriment de la mĂ©fiance vis-Ă -vis du Conseil rĂ©gional pour une moyenne de 19%.

Le graphique suivant situe leur mĂ©fiance Ă  l’égard du gouvernement, relativement aux Ă©lectorats de la prĂ©sidentielle.


Figure 9: Degré de confiance dans le gouvernement

Dans cet agrĂ©gat de protestations Ă©merge une opposition entre ceux qui souffrent et ceux qui profitent du systĂšme actuel, comme en tĂ©moigne la prĂ©pondĂ©rance des thĂ©matiques liĂ©es aux inĂ©galitĂ©s, au pouvoir d’achat ou Ă  la mondialisation. 57% de ceux qui soutiennent tout Ă  fait le mouvement des Gilets jaunes considĂšrent que « Pour assurer la justice sociale, il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres Â» contre 7% de ceux qui ne soutiennent pas du tout le mouvement, et 83% des soutiens des Gilets jaunes sont hostiles Ă  la mondialisation. Ici, on dĂ©couvre que le sentiment d’injustice, souvent rĂ©pĂ©tĂ© depuis trois mois par les occupants des ronds-points, nourrit un niveau Ă©levĂ© de dĂ©fiance vis-Ă -vis de leurs reprĂ©sentants politiques car ce sont prĂšs de 67% des soutiens des Gilets jaunes qui considĂšrent que « la plupart des politiques ne se soucient que des riches et des puissants Â».

Il est Ă  cet Ă©gard intĂ©ressant de noter que la rĂ©ponse Ă  la question de la justice sociale semble avoir Ă©voluĂ© au sein de l’électorat Le PĂ©niste. La figure ci-dessous montre que, pendant la prĂ©sidentielle, les Ă©lecteurs de Marine Le Pen sont modĂ©rĂ©s, assez proches de ceux d’Emmanuel Macron, et sous la moyenne nationale. Seuls les Ă©lecteurs de Jean-Luc MĂ©lenchon et de BenoĂźt Hamon sont au-dessus de la moyenne.


Figure 10: Évolutions des positions sur la question de la redistribution

Avec l’émergence du mouvement, les sentiments sur cette question ont Ă©voluĂ©. Les Ă©lecteurs de Marine Le Pen sont passĂ©s au-dessus-de la moyenne, leurs positions se sont rapprochĂ©es des Ă©lecteurs de Jean-Luc MĂ©lenchon. L’analyse de Algan et al. (2018) avait mis en Ă©vidence que les Ă©lecteurs du Front National Ă©taient trĂšs mĂ©fiants Ă  l’égard du soutien aux plus pauvres, sans doute Ă  cause de l’idĂ©e que les pauvres Ă©taient « autres Â», dans tous les sens du terme
 Nous ne disposons pas malheureusement de l’analyse contemporaine des soutiens aux Gilets Jaunes sur cette question, qui permettrait de saisir dans quelle mesure le mouvement hĂ©rite de la mĂ©fiance en ce domaine de l’électorat de Marine Le Pen ou de la confiance plus forte des Ă©lecteurs de Jean-Luc MĂ©lenchon. Il est probable toutefois que la signification implicite de la question a Ă©voluĂ©. Pour les Ă©lecteurs de Marine Le Pen en 2017, la question visait surtout Ă  savoir si les pauvres devaient ĂȘtre aidĂ©s (et leur rĂ©ponse est en moyenne nĂ©gative). Dans le contexte des Gilets jaunes, la question porte sans doute surtout sur le point de savoir si les riches doivent ĂȘtre dĂ©noncĂ©s (et la rĂ©ponse pour ce mĂȘme Ă©lectorat est positive
).

Intéressons-nous à présent aux sentiments moraux des soutiens aux Gilets jaunes. Leurs réponses sur le mariage pour tous, par exemple, sont moins clivées que celles données par les électeurs de Le Pen ou Mélenchon.


Figure 11: Degré de rejet du mariage homosexuel

La question de l’immigration, qui est l’un des totems de l’électorat de Marine Le Pen, donne lieu elle aussi Ă  des rĂ©ponses plus nuancĂ©es. Ceux qui soutiennent tout Ă  fait les Gilets jaunes se situent Ă  des niveaux d’hostilitĂ© plus proches de ceux des Ă©lecteurs de François Fillon que de Marine Le Pen. Il reste ce faisant assez Ă©loignĂ© de ceux des Ă©lecteurs de MĂ©lenchon.


Figure 12: DegrĂ© de tolĂ©rance vis-Ă -vis de l’immigration

De ce tableau politique et idĂ©ologique, on retient que les soutiens aux Gilets jaunes tĂ©moignent d’une dĂ©testation plus forte de l’État que la moyenne des Ă©lecteurs. Ils semblent par ailleurs avoir entraĂźnĂ© les Ă©lecteurs frontistes sur des positions plus proches de celles de Jean-Luc MĂ©lenchon en matiĂšre de justice fiscale, sans doute par ce que l’image du riche a Ă©voluĂ© davantage que l’image du pauvre. Enfin, en moyenne, ils sont proches d’un Ă©lectorat conservateur ordinaire sur les questions de sociĂ©tĂ©.

La France des ronds-points

Pour aller au-delĂ  des sympathies partisanes exprimĂ©es par les soutiens aux Gilets jaunes, nous allons tenter de saisir les Gilets jaunes eux-mĂȘmes dans leur manifestation spatiale, autour des ronds-points. Pour ce faire, nous avons tout d’abord reconstruit au niveau communal les deux indicateurs qui sont apparus dĂ©cisifs dans l’analyse du vote de 2017, Ă  savoir la satisfaction de vie et la confiance interpersonnelle.

Le premier indicateur est basĂ© sur une socio-Ă©conomie du bien-ĂȘtre. Pour le calculer, nous avons menĂ© une analyse Ă©conomĂ©trique du bien-ĂȘtre des individus. Cette Ă©tude permet de pondĂ©rer le rĂŽle du revenu, du chĂŽmage, de l’éducation, de l’ñge et de la catĂ©gorie socio-professionnelle dans l’explication du bien-ĂȘtre individuel. Nous appliquons ensuite l’équation obtenue pour calculer un indicateur du bien-ĂȘtre au niveau communal. Cet indicateur composite est plus riche que le seul revenu moyen de la commune, car il agrĂšge aussi des variables individuelles telles que le chĂŽmage ou la catĂ©gorie socio-professionnelle, dont l’incidence subjective est plus subtile que le seul pouvoir d’achat des personnes concernĂ©es6.

La seconde carte redĂ©finit les prĂ©fĂ©rences politiques des Français Ă  partir du coefficient de confiance en autrui. PlutĂŽt que de classer le vote sur l’axe droite-gauche traditionnel, nous les classons sur l’axe dĂ©fiance-confiance. Pour ce faire, nous faisons une estimation Ă©conomĂ©trique du lien entre confiance et vote. Les personnes qui ont votĂ© pour Marine Le Pen manifestent, en moyenne, une grande dĂ©fiance envers les autres. Celles qui ont votĂ© en faveur d’Emmanuel Macron, de Jean-Luc MĂ©lenchon ou de BenoĂźt Hamon, une fois pris en compte leur niveau de bien-ĂȘtre estimĂ©, tĂ©moignent d’un coefficient de confiance Ă©levĂ©. Les Ă©lecteurs de François Fillon sont neutres. En pondĂ©rant les votes, au niveau communal, par les coefficients ainsi obtenus, nous pouvons redessiner la carte politique de la France7. Le quartile infĂ©rieur (confiance rĂ©vĂ©lĂ©e « TrĂšs faible Â» sur la lĂ©gende) est l’ensemble des communes oĂč le vote traduit une mĂ©fiance forte. Le quartile supĂ©rieur est celui oĂč la confiance rĂ©vĂ©lĂ©e est forte.

La premiĂšre carte est peu surprenante. Elle montre que le bien-ĂȘtre, tel qu’il est expliquĂ© par les variables socio-Ă©conomiques, est concentrĂ© autour des grandes mĂ©tropoles (Paris, Lyon, Marseille, Toulouse, Strasbourg
). Rappelons que 60% du PIB est aujourd’hui assurĂ© par les 9 premiĂšres mĂ©tropoles françaises. Ce qui diffĂšre toutefois d’une rĂ©gion Ă  l’autre est la maniĂšre dont la richesse se diffuse. La diffusion est particuliĂšrement faible dans l’arriĂšre-pays mĂ©diterranĂ©en, dans les environs de Toulon, ou dans le nord du pays, autour de Lille. Le centre est particuliĂšrement vulnĂ©rable : le long de la diagonale Bordeaux-Strasbourg on ne rencontre aucune ville de plus de 100 000 habitants avant Dijon. L’Île-de-France est la rĂ©gion de prospĂ©ritĂ© la plus vaste, mais avec une exception : Paris qui est dans le troisiĂšme quartile, et les communes au Nord et Ă  l’Est (Seine-Saint-Denis et certaines communes du Val de Marne) qui alimentent des poches de pauvretĂ©, dans le premier quartile. Ces rĂ©sultats montrent la difficultĂ© de vouloir opposer France urbaine Ă  France pĂ©riphĂ©rique, quand certaines campagnes tendent Ă  se « mĂ©tropoliser Â» ou appartenir Ă  des « clubs mĂ©tropolitains Â», selon l’expression d’Éric Charmes (2015). En rĂ©alitĂ© le mal-ĂȘtre est beaucoup plus prononcĂ© dans les villes moyennes entre 20000 et 100000 habitants que dans les petites communes rurales ou les mĂ©tropoles. Ces villes moyennes combinent les diffĂ©rentes caractĂ©ristiques socio-dĂ©mographiques les plus prĂ©dictives du mal-ĂȘtre au niveau individuel dans notre modĂšle Ă©conomique : une part des sans-diplĂŽmes et faibles qualifications plus importante que dans les mĂ©tropoles et petites communes, une structure dĂ©mographique de la population plus ĂągĂ©e, un revenu mĂ©dian plus faible et une surreprĂ©sentation des mĂ©nages les plus pauvres en France (voir la note de M. PĂ©ron et M. Perona , 2018 et M. Perona (2019) ).

La seconde carte agrĂšge les votes, Ă  l’échelon communal, Ă  partir de l’indicateur de confiance interpersonnelle. Il y a assez clairement une diagonale qui va de Calais Ă  Marseille, Ă  la gauche de laquelle l’indicateur estimĂ© est haut (3iĂšme et 4iĂšme quartiles), Ă  droite duquel il est bas (1er et 2iĂšme quartiles). L’indicateur ainsi estimĂ© est trĂšs corrĂ©lĂ© aux donnĂ©es produites par Emmanuel Todd et HervĂ© Le Bras (2013) pour caractĂ©riser le degrĂ© de cohĂ©sion sociale qui est lĂ©guĂ© par la tradition familiale ou religieuse. HervĂ© Le Bras a dĂ©coupĂ© la France en quatre zones, plus ou moins intĂ©grĂ©es socialement. La corrĂ©lation avec notre indicateur (qui est au niveau communal) est forte et significative, Ă  environ 0,50. On remarque notamment que le Sud-Ouest et la Bretagne affichent une forte confiance estimĂ©e, sans que leur condition Ă©conomique ne soit particuliĂšrement brillante. C’est presque le contraire pour le Nord-Est.

Nous avons vu que les soutiens des Gilets jaunes se situaient davantage dans le Â« quadrant Marine Le Pen Â», caractĂ©risĂ© par une faible satisfaction de vie et une confiance interpersonnelle relativement plus faible. Nous avons Ă©galement notĂ© la forte proportion des Ă©lectorats Le PĂ©nistes et MĂ©lenchonistes parmi ces soutiens, tĂ©moignant de l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© du mouvement sur le plan politique. L’analyse des points de blocage des Gilets jaunes confirme-t-elle celle des soutiens ? Les deux indicateurs dĂ©crits ci-dessus nous permettent de rĂ©pondre Ă  cette question.

Ainsi, nous avons situĂ© la protestation dans sa dimension gĂ©ographique, une mĂ©thode qu’Herve Le Bras a Ă©galement proposĂ©e pour les caractĂ©riser8. À suivre son analyse, les Gilets jaunes se situent surtout dans la « diagonale du vide Â», dans la France qui s’étire entre Bordeaux et Strasbourg. Les cartes suivantes donnent un aperçu de la gĂ©ographie des mobilisations des Gilets jaunes Ă  l’échelle dĂ©partementale.

Carte 3a : Mobilisation des Gilets jaunes par dĂ©partement pour le mois de novembre
Carte 3b : Mobilisation des Gilets jaunes par dĂ©partement pour le mois de dĂ©cembre

La premiÚre correspond aux manifestations et blocages ayant eu lieu le samedi 17 novembre 2018, considéré comme le pic de mobilisation du mouvement, et la seconde aux manifestations et blocages ayant eu lieu autour du 20 décembre.

Les rĂ©gions du centre apparaissent, en novembre, comme les plus impactĂ©es par le mouvement des Gilets jaunes. Ceux-ci sont, par rapport Ă  la population, moyennement prĂ©sents dans le Nord-Est, et peu prĂ©sent dans le Sud-Est. Au fil du temps, entre novembre et dĂ©cembre, on voit que la prĂ©sence des Gilets jaunes se concentre davantage dans la France du Nord-Est et du Sud-Ouest passant par le Languedoc-Roussillon, le Massif Central, le Berry et le Nivernais. C’est Ă©galement dans ces rĂ©gions que le taux de soutien Ă©tait le plus important. En outre, nous avons calculĂ© la corrĂ©lation entre les cartes socio-Ă©conomiques et politiques avec la mobilisation des Gilets jaunes. Cette comparaison confirme le rĂŽle prĂ©pondĂ©rant que joue l’insatisfaction vis-Ă -vis de sa vie dans la caractĂ©risation du mouvement, et, dans une moindre mesure, celui d’une confiance interpersonnelle plus faible.


Novembre DĂ©cembre
Satisfaction (indicateur carte 1) -0,41 -0,22
Confiance (indicateur carte 2) -0,19 -0,12

Tableau 2: Corrélation de la présence des Gilets jaunes avec les cartes économiques et politiques

La corrĂ©lation avec l’indicateur de satisfaction (utilisĂ© dans la premiĂšre carte) doit ĂȘtre lue ainsi : plus la mobilisation est forte, moins le niveau de satisfaction gĂ©ographiquement situĂ© est Ă©levĂ© (-0.41). Si la corrĂ©lation est deux fois plus forte que celle que l’on obtient avec l’indicateur de confiance, cela traduit bien l’idĂ©e que le mouvement est surtout la mobilisation des plus dĂ©favorisĂ©s, indĂ©pendamment de leur tropisme idĂ©ologique. La corrĂ©lation, plus faible, que l’on obtient avec l’indicateur de confiance peut ĂȘtre le signe d’une solitude sociale plus marquĂ©e. On note en effet que les soutiens des Gilets jaunes dĂ©clarent davantage se sentir seuls que les autres enquĂȘtĂ©s9. Cette solitude peut ĂȘtre le reflet de leur localisation dans des lieux oĂč prĂ©dominent des villes moyennes Ă  faible densitĂ© de population, en perte de vitesse dĂ©mographique et oĂč le tissu social, mesurĂ© par la satisfaction des relations avec la famille et les amis, est le plus faible en France (M. PĂ©ron et M. Perona, (2018), Perona (2019)).

Conclusion

Cette Ă©tude montre que la crise des Gilets jaunes prolonge la crise politique qui s’est exprimĂ©e lors de la derniĂšre Ă©lection prĂ©sidentielle. Dans les deux cas, la vieille opposition gauche/droite a laissĂ© place Ă  un nouvel antagonisme, dans lequel les variables de bien-ĂȘtre subjectif ou de confiance Ă  l’égard des institutions ou des personnes jouent un rĂŽle central et sous-estimĂ© jusqu’alors. Les Gilets jaunes et leurs soutiens sont avant tout l’expression d’une France oĂč le bien-ĂȘtre est faible, sans que cela les conduise nĂ©cessairement Ă  s’entendre sur les moyens d’y rĂ©pondre. La question de la transition Ă©cologique, point de dĂ©part de la contestation, symbolise les dĂ©saccords sur les instruments de politiques publiques : un tiers des soutiens des Gilets jaunes disent refuser une rĂ©duction du niveau de vie pour amĂ©liorer l’environnement, un tiers y est favorable et le dernier bloc est indiffĂ©rent. À l’inverse, l’axe sur lequel opĂ©rait l’opposition traditionnelle gauche/droite supposait, en partie du moins, un accord sur les moyens, plus ou moins d’impĂŽts notamment. En manifestant un trĂšs faible niveau de confiance Ă  l’égard des institutions ou d’autrui, les Gilets jaunes expriment une dĂ©fiance profonde Ă  l’égard de l’État et des corps intermĂ©diaires, voire Ă  toute forme de reprĂ©sentation.

La gĂ©ographie de leur prĂ©sence, trĂšs forte dans le Sud-Ouest, montre qu’il ne s’agit pas d’une copie de la France qui a votĂ© majoritairement Marine Le Pen en 2017, laquelle a Ă©tĂ© trĂšs forte dans le Nord-Est. Unis par leurs problĂšmes de pouvoir d’achat, les Gilets jaunes sont la rĂ©volte de ceux qui dĂ©couvrent que leur souffrance individuelle est en rĂ©alitĂ© collective, et qui ont trouvĂ© autour des braseros certes un remĂšde Ă  leur isolement social mais surtout une nouvelle forme d’expression publique en dehors des rĂ©pertoires classiques d’action collective. Leur mobilisation met en en Ă©vidence une trajectoire sociale et individuelle singuliĂšre. La construction d’une ascension sociale dont l’accĂšs Ă  la propriĂ©tĂ© est un point central (en zone pĂ©riurbaine et rurale pour des raisons financiĂšres) et de choix de consommation parfois contraints (la symbolique d’occupation de ronds-points desservant des centres commerciaux prenant ici tout son sens) est mise Ă  mal par l’impossibilitĂ© d’imaginer, dans leurs territoires d’existence, des alternatives Ă  ce destin.

Références

Annexe : DonnĂ©es et mĂ©thodologie

Les données

Le BaromĂštre de la confiance est une enquĂȘte menĂ©e par le CEVIPOF (Sciences Po). La vague d’enquĂȘte a eu lieu en dĂ©cembre 2018 et les premiers rĂ©sultats sont parus dĂšs janvier 2019. L’enquĂȘte comporte un Ă©chantillon de 2116 personnnes, reprĂ©sentatif de la population française.

La mobilisation des Gilets jaunes

Les donnĂ©es utilisĂ©es dans cette note proviennent de la carte interactive qui Ă©mane du site gilets-jaunes.com, oĂč chaque groupe de Gilets jaunes avait la possibilitĂ© de gĂ©olocaliser son action (blocage de rond-point, opĂ©rations pĂ©ages gratuits, barrages filtrants…) et de le relier au groupe Facebook correspondant. Nous avons pu extraire ces donnĂ©es depuis Google Maps, pour les dates du 17 novembre et autour du 20 dĂ©cembre.  Pour mesurer l’intensitĂ© du mouvement dans chaque dĂ©partement, nous reportons le nombre de blocages pour 100.000 habitants.

Le modĂšle « Conditions socio-Ă©conomiques du bien-ĂȘtre »

Les enquĂȘtes statistiques disponibles dans le domaine du bien-ĂȘtre subjectif ne permettent pas, pour des raisons techniques, de couvrir l’ensemble du territoire. Or, pour analyser le mouvement et sa gĂ©ographie Ă  l’aune des variables de bien-ĂȘtre subjectif, il est nĂ©cessaire d’avoir une mesure du bien-ĂȘtre moyen dans un territoire donnĂ©. Bien que subjectif, le bien-ĂȘtre est par certains aspects liĂ© Ă  des conditions sociales et Ă©conomiques objectives, mesurables et quantifiables Ă  diffĂ©rentes Ă©chelles. Ce sont ces relations que nous avons extraites, au niveau individuel, pour les extrapoler au niveau communal.

D’un point de vue technique, le modĂšle est fondĂ© sur une rĂ©gression linĂ©aire de la rĂ©ponse Ă  la question « De façon gĂ©nĂ©rale, ĂȘtes-vous satisfait de votre vie ? Â» sur un ensemble de variables socio-Ă©conomiques individuelles, et gĂ©ographiques. ConformĂ©ment aux principaux rĂ©sultats de la littĂ©rature sur le bien-ĂȘtre subjectif, le revenu, le statut d’emploi, l’ñge et le niveau d’éducation jouent des rĂŽles trĂšs importants au niveau individuel. Ainsi, les variables objectives les plus pertinentes pour expliquer le bien-ĂȘtre ont Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ©es pour aboutir au modĂšle prĂ©sentĂ© dans le tableau. suivant

ModĂšle des conditions socio-Ă©conomiques
du bien-ĂȘtre
Satisfaction dans la vie (LS)
Variables Individuelles
16-24 ans 0.173***
(0.0469)
40-54 ans -0.288*** (0.0322)
55-64 ans -0.147***
(0.0365)
Inactif -0.381*** (0.0536)
Agriculteur 0.244**
(0.107)
Ouvrier -0.156***
(0.0425)
Employés -0.123***
(0.0327)
Être au chîmage -0.919***
(0.0569)
Niveau de vie (log) 0.706***
(0.0257)
Éducation infĂ©rieure au bac -0.131***
(0.0395)
Éducation supĂ©rieure au bac 0.178***
(0.0417)
Variables locales

Revenu médian de la commune 1.15e-05***
(3.56e-06)
Lyon 0.201***
(0.0769)
Paris -0.363***
(0.0759)
Constante 0.842***
(0.198)
Observations 18,851
R2 0.104

Écarts-types entre parenthĂšses. *** p<0.01, ** p<0.05, * p<0.1. DonnĂ©es: enquĂȘte CEVIPOF (Sciences Po)

Tableau 3: rĂ©sultats Ă©conomĂ©triques du modĂšle « Conditions socio-Ă©conomiques du bien-ĂȘtre Â»

Pour passer du niveau individuel Ă  l’échelle communale, nous avons extrait les coefficients de cette rĂ©gression initiale et reproduit le modĂšle Ă  partir de donnĂ©es communales issues du recensement (millĂ©sime 2015). Cet indicateur ne donne pas le bien-ĂȘtre subjectif moyen d’une commune mais plutĂŽt un indicateur des conditions socio-Ă©conomiques locales liĂ©es au bien-ĂȘtre subjectif. On peut donc en dĂ©duire des localitĂ©s « objectivement Â» malheureuses et d’autres « objectivement Â» heureuses, en ce qu’elles prĂ©sentent des conditions dĂ©favorables ou favorables au bien-ĂȘtre. Il est possible de faire de mĂȘme au niveau individuel lorsque le bien-ĂȘtre subjectif est inconnu.

Le modÚle « Confiance et politique »

Ce second indicateur est d’une tout autre nature, bien que complĂ©mentaire du premier. L’étude menĂ©e par Algan et al. (2018) a montrĂ© des relations trĂšs fortes entre confiance interpersonnelle dĂ©clarĂ©e et vote. Pour obtenir l’indicateur de confiance interpersonnelle au niveau communal, il est donc possible d’extraire l’information rĂ©vĂ©lĂ©e par le vote.

ModĂšle Confiance et Politique
Satisfaction dans la vie (prédite) 0.0863***
(0.00719)
Vote
Emmanuel Macron 0.154***
(0.0110)
Marine Le Pen -0.133***
(0.0128)
BenoĂźt Hamon 0.257***
(0.0168)
Jean-Luc MĂ©lenchon 0.179***
(0.0122)
Paris 0.0477**
(0.0218)
Constante -0.259***
(0.0458)
Observations 12,113
R2 0.083

Écarts-types entre parenthĂšses. *** p<0.01, ** p<0.05, * p<0.1. DonnĂ©es: enquĂȘte CEVIPOF (Sciences Po)

Tableau 4: RĂ©sultats Ă©conomĂ©triques du modĂšle « Confiance et Politique Â»

Nous avons ainsi régressé la confiance interpersonnelle des individus sur leurs votes (et au niveau de satisfaction dans la vie estimé dans la section précédente) pour agréger ensuite au niveau communal les valeurs révélées du degré de confiance de la commune. Les résultats de cette régression (tableau 2) sont en ligne avec les précédentes conclusions exposées en premiÚre partie.

De la mĂȘme façon, les variables de vote les plus pertinentes sont conservĂ©es (Ă  savoir le vote Le Pen, le vote Macron, le vote Hamon, le vote MĂ©lenchon). Parce que la confiance interpersonnelle et la satisfaction dans la vie sont liĂ©es entre elles et au vote, le modĂšle inclut Ă©galement le bien-ĂȘtre individuel prĂ©dit par le modĂšle CSEBE.

Suivant la mĂȘme mĂ©thode, pour construire l’indicateur Ă  l’échelle communale, les coefficients associĂ©s Ă  chaque variable sont extraits de la rĂ©gression au niveau individuel et associĂ©s aux rĂ©sultats du premier tour de la prĂ©sidentielle 2017 (au niveau municipal) et Ă  la prĂ©diction du modĂšle CSEBE Ă  l’échelle de la commune.

  1. Comptage réalisé par le site beyond the maps.
  2. Le Monde, « Gilets jaunes » : une enquĂȘte pionniĂšre sur la « rĂ©volte des revenus modestes ».
  3. IPSOS, « Intentions de vote europĂ©ennes : la RĂ©publique en Marche-MoDem en tĂȘte, une liste du Mouvement des «Gilets Jaunes» Ă  12% Â».
  4. La significativitĂ© de ces rĂ©sultats est confirmĂ©e par l’analyse Ă©conomĂ©trique prĂ©sentĂ©e dans le rapport Algan et al. (2018) oĂč il est montrĂ© que la satisfaction dans la vie et la confiance interpersonnelle sont deux puissants dĂ©terminants du vote.
  5. La question posĂ©e dans le cadre du BaromĂštre de la confiance est diffĂ©rente de celle de la satisfaction dans la vie posĂ©e dans l’enquĂȘte EnEF2017 de laquelle est extraite la figure 6. Cependant, Les rĂ©ponses Ă  ces deux questions sont suffisamment corrĂ©lĂ©es et interdĂ©pendantes pour que l’on puisse les comparer.
  6. Pour la description du modĂšle, voir Annexe 2.
  7. Voir Annexe 2.
  8. Voir l’article du 21 novembre 2018 dans le Nouvel Obs à ce sujet.
  9. 13% dans notre Ă©chantillon, contre 8% pour ceux qui ne soutiennent pas le mouvement.